Construire des ponts pour le corps médical suisse

Jana Siroka s’est engagée progressivement en politique associative. Un jour, se souvient-elle, un collègue l’emmène, alors qu’elle est représentante des médecins-assistants, à une soirée d’information de l’Association suisse des médecins-assistant(e)s et chef(fe)s de clinique (asmac). «Les sujets abordés rejoignaient mes préoccupations. Par exemple les raisons qui font que les médecins-assistants continuent à travailler après le pointage de fin de journée.» De fil en aiguille, Jana Siroka intègre le comité de l’asmac de Bâle. «Cela représentait une séance par mois et un séminaire annuel.» Soit des obligations très gérables. Lorsqu’elle rejoint l’Hôpital universitaire de Zurich, Jana Siroka intègre la section zurichoise de l’asmac, qui représente quelque 5000 médecins hospitaliers, et dont elle est rapidement nommée présidente. Elle n’a jamais redouté que son engagement ait un impact négatif sur sa carrière: «Je n’aimerais pas travailler pour un établissement qui verrait ce type d’engagement d’un mauvais œil. Une bonne médecin-cheffe apprécie d’avoir dans son équipe des gens engagés.»
En 2020, elle quitte Zurich pour revenir à Bâle-Campagne, où elle a grandi. «Je souhaitais réduire mes activités en politique associative et me concentrer sur mon poste de médecin adjointe à la clinique d’Arlesheim.» Mais on lui demande si elle accepterait de candidater au Comité central de la FMH. Elle accepte – et est élue. «C’était un grand cap à passer – de la politique associative locale au niveau national, avec des dossiers très complexes. J’ai la chance d’avoir l’appui des expertes et experts hautement compétents de la FMH, qui me tiennent constamment informée des sujets en cours.» Elle peut ainsi se concentrer sur ce qui lui tient à cœur: «Connecter les gens, créer des ponts, mettre des idées en œuvre, transmettre le bon message au bon moment et à la bonne personne.»
Au Comité central de la FMH, Jana Siroka est en charge du département des soins stationnaires et des tarifs. Ici, elle apprécie d’être entourée par des personnes qui s’engagent pour les mêmes valeurs. «Pour moi, le lien entre médecin et patient est sacré. Conserver une haute qualité de soin demande de protéger cet espace, ce temps.» Initier des changements est bien sûr un travail de longue haleine. «Au niveau local, il était plus facile d’obtenir des résultats concrets – comme une meilleure réglementation des temps de pause des médecins-assistants. Mais l’action au niveau national permet d’initier des changements bien plus importants.»
Spécialiste en médecine interne générale et médecine intensive, avec une expertise en médecine anthroposophique, comment concilie-t-elle son engagement et son activité de praticienne? «C’est beaucoup de travail. Mais j’ai la chance de travailler efficacement et de pouvoir organiser mon temps comme je le veux. J’aime mon activité à la clinique d’Arlesheim et à la FMH. C’est un travail riche de sens et je bénéficie, aux deux endroits, du soutien d’équipes qui tirent toutes à la même corde.» Elle voudrait voir plus de médecins s’engager en politique associative. «Mes collègues sous-estiment souvent ce qu’ils pourraient accomplir au niveau politique. Nous sommes, grâce à la FMH, très bien représentés à l’échelle nationale – il nous faut pour cela des médecins prêts à faire bouger les choses.»
La Dre méd. Jana Siroka est médecin adjointe en médecine interne à la clinique d’Arlesheim et en charge du département des soins stationnaires et des tarifs au sein du Comité central de la FMH. Elle est en outre membre du conseil d’administration d’EMH SA, qui publie le Bulletin des médecins suisses.
© Christian Jaeggi
Dr méd. en diabétologie et endocrinologie, Bertrand Jacot Des Combes vient de remettre son cabinet, et se concentre désormais sur les consultations qu’il peut honorer à son domicile et ses activités dans les multiples sociétés ayant toutes un lien étroit avec la santé.

Animé par la «chose publique»

Aussi bien actif dans la politique professionnelle que dans la politique communale et la vie associative, Bertrand Jacot Des Combes a choisi, dès le début de sa carrière, de devenir acteur de la vie médicale romande et nationale. Intrinsèquement attiré par la «chose publique», il a partagé sa vie professionnelle entre la médecine en cabinet et hospitalière comme médecin adjoint puis consultant. Sa carrière a commencé au CHUV en médecine interne et en recherche, puis en Angleterre et aux HUG. C’est ici qu’il pose les premiers jalons de ses futures prises de position, en intégrant dans un premier temps la commission d’éthique en recherche clinique des HUG, puis crée, avec le Prof J. Fabre, la commission d’éthique médicale en recherche clinique ambulatoire.
Il fonde ensuite, avec des collègues, le Groupe des endocrinologues praticiens de Genève et participe à l’établissement d’un même groupe à l’échelon national en réaction à «l’absurdité de la tarification médicale ambulatoire mise en place par les milieux hospitalo-universitaires», précise-t-il. Douze années durant, l’endocrinologue a été membre du conseil de l’Association des Médecins de Genève (AMGe) afin de défendre les intérêts corporatifs des médecins. Il a également été président de la Société Médicale de Genève (SMGe) puis secrétaire général de cette dernière pendant plus d’une décennie.
Aujourd’hui, Bertrand Jacot Des Combes œuvre au sein de la Société médicale de la Suisse romande (SMSR) en tant que vice-président, et ce, depuis plus d’une douzaine d’années également. Marquée par la politique professionnelle, la SMSR a pour organe officiel la Revue Médicale Suisse — qui est née de la fusion de la Revue Médicale de la Suisse Romande et du Journal Médecine & Hygiène. L’homme témoigne de son enthousiasme pour la presse. Il s’investit dans le conseil d’administration du groupe Médecine & Hygiène et a joué un rôle important dans la sauvegarde de la Revue Médicale Suisse en parvenant à convaincre la SMSR et la FMH à la subventionner significativement. Un aboutissement satisfaisant, signe de bon augure pour la transition vers le numérique. Toutefois, il insiste sur le fait que tout succès appartient à un groupe et qu’il est difficile de mesurer combien ses interventions ont pu être déterminantes ou non.
Mais pourquoi tant d’engagement? C’est une appétence presque innée qui, aux yeux du monde de la politique professionnelle, est une denrée devenant de plus en plus rare, surtout au XXIe siècle. «On donne le petit doigt, et on se fait prendre le bras», glisse-t-il. L’engagement des jeunes générations manque cruellement. Cela est d’autant plus regrettable que ce statut de «spectateur», expliqué notamment par un phénomène grandissant d’intégration des médecins à des groupes médicaux, «donne carte blanche à des administrateurs qui ne connaissent pas la réalité du terrain et tendent à donner à la médecine ambulatoire une image mercantile assez lointaine d’un engagement défini par ce ‘colloque singulier’ devant exister entre le médecin et son patient», déplore le Dr Jacot Des Combes.
La Dre méd. Monika Reber est spécialiste en médecine générale interne et copropriétaire de la communauté de pratique de médecine de famille à Langnau i.E. Elle est en outre membre du comité de l’association des Médecins de famille et de l’enfance Suisse.
© mfe

Changer au lieu d’accepter

S’il est une femme qui vit sa devise, c’est bien Monika Reber. Depuis ses années de médecin-assistante, elle s’engage pour défendre les besoins de sa profession. «J’aime être actrice du changement et j’ai du mal à m’accommoder de ce qui, à mon sens, devrait être changé», confie la médecin de famille bernoise. C’est ainsi que durant sa formation, elle s’oppose parfois frontalement à ses enseignants lorsqu’elle est en désaccord avec quelque chose. À l’époque d’ailleurs, elle n’était affiliée à aucune organisation.
En 2005, lors de sa première participation à un congrès international pour les futurs médecins de famille, elle constate qu’«avant même d’intégrer un cabinet, ces derniers se perçoivent comme médecins de famille»! Cela marque Monika Reber, qui se fait d’emblée à l’idée, dans le train qui la ramène chez elle, qu’elle s’engagera activement en Suisse. Avec des pairs partageant sa vision, elle fonde l’organisation des Jeunes médecins de famille suisses (JHaS), qu’elle dirige de 2006 à 2009 en tant qu’initiatrice et présidente.
Autre date charnière, la manifestation des médecins de famille du 1er avril 2006. «C’était très impressionnant de voir tous ces médecins unis pour une cause commune.» Monika Reber fait partie du comité d’initiative «Oui à la médecine de famille», vivant ainsi au plus près le processus politique jusqu’à la phase de vote.
Au départ, son engagement implique souvent, avec son activité en cabinet et deux jeunes enfants, de travailler la nuit. Évoquant cette période, Monika Reber explique: «Parfois c’est bien de ne pas savoir exactement dans quoi on s’engage.» Dans le cas contraire, elle ne se serait peut-être pas lancée. Elle se réjouit aujourd’hui de voir tout ce qu’ont accompli le JHaS et les médecins de famille en général.
Cette perspective de long terme continue à l’animer. Elle aime identifier ce qui peut être changé, trouver la façon d’influencer les choses et apprécie l’échange avec ses collègues à travers la Suisse. Elle ne se fait toutefois pas d’illusions. «Ce n’est pas sans raison que Max Weber disait: ‘la politique, c’est comme percer lentement des planches dures, avec passion et discernement’. On fait souvent un pas en avant et deux en arrière.» Mais on ne fait pas de politique sans optimisme, et Monika Reber ne lâche rien.
Membre depuis 2021 du comité de la mfe, Médecins de famille et de l’enfance Suisse, elle s’engage notamment en faveur de la relève. Auparavant présidente de l’association des médecins de famille et pédiatres bernois, elle a été déléguée auprès de plusieurs instances ainsi qu’au conseil d’administration des Services universitaires psychiatriques de Berne.
Elle n’a désormais plus à travailler la nuit pour se consacrer à ses engagements. Une fois ses enfants plus grands et autonomes, au lieu d’augmenter son activité en cabinet, elle investit le temps dégagé dans son travail associatif. Une décision qu’elle n’a jamais regrettée. «Il est crucial de s’engager activement et de sensibiliser les gens à ce que devraient être les conditions cadres de notre profession. Pas seulement pour nous, mais pour la population générale, qui a besoin de médecins de famille et de pédiatres bien formés et motivés.» C’est pourquoi Monika Reber souhaiterait voir plus de médecins s’engager dans la politique professionnelle.
Sa devise? «Do what you can, with what you have, where you are», une citation de Theodore Roosevelt.
Marc Reynaud de la Jara est étudiant en médecine à l’Université de Lausanne et membre de l’Advocacy Board de la Swiss Medical Students’ Association.

Un combattant réfléchi

NZZ, 20 Minuten, le Tagesanzeiger et d’autres journaux commentaient, le lundi 1er décembre 2023, une même enquête: un tiers des étudiantes et étudiants en médecine envisage, selon une étude de l’Association suisse des étudiants en médecine (swimsa), de changer d’orientation professionnelle après l’examen fédéral et de ne pas travailler comme médecin.
Le soir même, l’émission de la télévision suisse romande «Forum» invitait l’un des artisans de l’enquête à s’exprimer. Marc Reynaud de la Jara, membre de l’Advocacy Board de la swimsa, lui-même en quatrième année d’études de médecine, répondait aux questions, parfois critiques, de l’animateur et expliquait la position des étudiants en médecine dans son style bien à lui – posé, sérieux et sans pathos inutile.
Un style pour lequel l’étudiant lausannois est connu au sein de la swimsa. Marc Reynaud de la Jara n’est pas du genre à élever la voix pour convaincre son interlocuteur qu’il a raison. Il réfléchit d’abord, et passe ensuite à l’action. «Quand je définis les thèmes que je veux pousser dans le débat public via la swimsa, je ne choisis pas d’emblée ceux que je veux défendre», déclare Marc Reynaud de la Jara. «Je cherche à identifier les sujets sur lesquels une large majorité des étudiants en médecine s’accordent, en faveur desquels je m’engage ensuite, de façon ciblée.»
C’est selon ce principe qu’a été conçue la campagne de décembre, qui met en lumière les mauvaises conditions de travail des jeunes médecins. L’Advocacy Board de la swimsa a initié une enquête impartiale et, après en avoir identifié les grandes lignes, développé une stratégie médiatique et diffusé un communiqué, avec l’écho retentissant dans les médias que l’on connaît.
«Ma préoccupation première est d’aider les étudiants qui viendront après moi à bénéficier d’aussi bonnes ou de meilleures conditions que moi», confie Marc Reynaud de la Jara sur les motivations de son engagement parallèle à ses études. Sa tâche principale est actuellement de mobiliser au mieux l’attention publique sur les inquiétudes des étudiants en médecine.
La vision réfléchie de Marc Reynaud de la Jara dessine un engagement en faveur des médecins qui se concentre, non pas sur quelques intérêts particuliers, mais sur les combats communs à l’ensemble de la profession. L’avenir dira si c’est la bonne approche, comme l’annonce le principal intéressé. Car il ne considère pas encore la campagne de la swimsa comme un succès personnel: «Si et seulement si notre travail génère des changements effectifs, nous pourrons parler de succès.»