La notion de cécité botanique (« plant blindness ») a été décrite pour la première fois il y a une vingtaine d’années par les botanistes américains James H. Wandersee et Elisabeth Schussler qui ont constaté que les êtres humains ne « voyaient pas les plantes ». Leurs recherches ont permis de montrer que lorsqu’une personne regarde un paysage composé de nombreuses plantes et de quelques animaux, elle se souvient toujours des animaux, mais rarement des plantes.
« Aujourd’hui, on ne parle plus de cécité botanique, mais plutôt d’indifférence aux plantes », explique Peter Pany, biologiste à l’Université de Vienne, dont les recherches portent sur l’attention aux plantes (« plant awareness »). La cécité botanique n’a rien d’un handicap visuel, car ce n’est pas comme si l’on ne voyait pas les plantes. « Si je prends l’exemple d’un arbre au bord de la route, il s’avère qu’on ne le perçoit pas comme un organisme vivant autonome, avec des besoins spécifiques et un rôle important dans l’écosystème, car le cerveau a tendance à voir les plantes comme une masse verte indistincte. »
Des expériences de eye-tracking ont permis de montrer que le regard des participants s’attardait aussi longtemps sur les animaux que sur les plantes, mais que ces dernières n’étaient pas mémorisées, même si l’espèce végétale avait été reconnue. Le fait que les êtres humains attribuent une valeur moindre aux plantes n’est pas le fruit du hasard, car d’un point de vue évolutionniste, les animaux représentaient une menace bien plus directe et une source de nourriture bien plus précieuse que les plantes. Selon Peter Pany, l’éducation joue aussi un rôle, car les livres pour enfants regorgent d’animaux avec des visages et des noms, alors que les plantes sont rarement au premier plan. Les enfants apprennent donc très tôt à associer le vivant et les émotions à ce qui bouge et les regarde.
green maple leaves

Un biais cognitif qui a des conséquences

« Lorsqu’un enfant voit une abeille, aucun adulte n’aurait l’idée de lui dire qu’il s’agit d’un insecte. Mais quand c’est un érable, on se contente généralement d’utiliser le terme générique d’arbre. » L’argument selon lequel la diversité végétale serait bien trop vaste pour être mémorisée ne tient pas non plus, car le nombre d’espèces animales est bien plus important. La manière dont la biologie est enseignée contribue également à ce déséquilibre, car l’accent est mis sur le corps humain et les espèces animales emblématiques, alors que les plantes servent surtout d’exemples interchangeables pour parler de la photosynthèse ou de la structure cellulaire. Seules les plantes à la floraison particulièrement vive ou dont l’odeur est agréable bénéficient d’une plus grande attention.
Selon Peter Pany, les sociétés technologiquement avancées où une grande partie de la population n’a plus de lien direct avec la production alimentaire accordent très peu d’attention aux plantes. « Il est clair que le cerveau doit filtrer les informations, mais le fait que les plantes soient systématiquement reléguées au second plan n’est pas seulement regrettable, cela a aussi des conséquences. » Toute personne qui ne voit dans les plantes qu’un décor va sous-estimer leur importance dans la protection du climat, l’alimentation et la biodiversité. Cela se remarque aussi en politique, qui accorde plus d’importance à la protection des animaux qu’à celle des plantes.
Peter Pany est convaincu qu’il est possible de renforcer l’attention que nous portons aux végétaux. Au Centre autrichien de compétences pour l’enseignement de la biologie de l’Université de Vienne, il développe des supports de cours dans ce sens. « Il n’est pas nécessaire de faire de chaque être humain un botaniste, mais il est crucial d’encourager dès l’enfance les expériences personnelles au contact des plantes. » Pour les enseignants, cela peut consister à faire pousser des graines avec les enfants ou à partager une histoire au sujet du pommier dans le jardin de ses grands-parents. Lors d’une promenade en forêt, il s’agit d’orienter intentionnellement son attention sur les plantes. Il est crucial d’accorder une plus grande attention aux plantes, car elles sont à la base de toute vie sur terre, qu’elle soit animale ou humaine.
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