Depuis des années, le débat sur l’avenir de notre système de santé porte presque exclusivement sur les coûts plutôt que sur ses bénéfices. Primes, tarifs, réserves d’efficacité, tout semble tourner autour de la question du financement du système, au détriment d’un défi stratégique bien plus fondamental : le personnel qualifié viendra à manquer bien avant que l’argent fasse défaut ! Un coup d’œil dans le dossier de ce numéro nous rappelle en substance que la médecine rurale est avant tout une question d’anticipation et de planification de la relève. Lorsque nous nous plaignons de l’avenir dans les débats de politique professionnelle et affirmons que les jeunes d’aujourd’hui sont trop exigeants ou « difficiles », nous alimentons un cliché vieux comme le monde et le plus souvent infondé. La jeune génération de médecins ne manifeste aucune mauvaise volonté, elle formule simplement des exigences en phase avec son temps et tout à fait légitimes pour sa vie privée et sa vie professionnelle.
Pénurie de personnel qualifié : un défi
En Suisse, les médecins travaillent en moyenne environ 43 heures par semaine ; un temps de travail qui, paradoxalement, est encore souvent qualifié de « temps partiel » dans notre profession. À titre de comparaison, la durée hebdomadaire moyenne du travail salarié en Suisse s’élevait à 31 heures en 2024, soit un facteur d’environ 1,4. En d’autres termes, il faudra 1,4 personne pour assumer à l’avenir le volume de travail actuel d’un seul médecin. Cet effet accentue considérablement la pénurie de personnel qualifié et ce d’autant plus que la génération des baby-boomers, qui a souvent exercé son activité bien au-delà de la durée réglementaire, prend désormais une retraite bien méritée.
Dépendance structurelle de l’étranger
Parallèlement, l’accroissement de notre dépendance structurelle de l’étranger devrait nous inciter à une profonde réflexion. Aujourd’hui, près de 75 % des médecins qui intègrent chaque année le système de santé sont titulaires d’un diplôme de médecin étranger ; environ 50 % des nouveaux titres de spécialiste ont été obtenus hors de Suisse qui, par ailleurs, est loin de pouvoir renouveler la relève par ses propres moyens. À cela s’ajoute une autre contradiction structurelle : la proportion de médecins qui optent pour la médecine de premier recours est la plus élevée parmi celles et ceux qui ont à la fois terminé leurs études de médecine et suivi leur formation postgraduée en Suisse. Nous devons donc de toute urgence investir notre énergie dans la création de places d’études en médecine ! Face au virage ambulatoire exigé par les responsables politiques, il est incompréhensible de ne pas développer et financer de manière systématique les postes de formation postgraduée dans les cabinets médicaux. Vouloir réaliser les prestations sans séjour hospitalier et donc les transférer vers le secteur ambulatoire, c’est une chose, mais il faut également y développer la formation prégraduée et postgraduée. Le canton de Neuchâtel montre l’exemple grâce à un programme d’accompagnement cantonal et à des assistanats en cabinet médical cofinancés à 80 % par l’État permettant d’orienter les jeunes médecins là où l’on a besoin d’eux. Découvrir très tôt la diversité du travail à la campagne, c’est y rester plus tard par conviction personnelle.
Conditions-cadres modernisées
Une relève réussie en milieu rural ne peut se faire qu’à travers des conditions-cadres radicalement modernisées. L’article d’Adrian Wirthner, originaire de la vallée de Conches, montre clairement que la médecine de premier recours ne dépend plus depuis longtemps des seuls médecins. Elle devient une mission centrale des communes et un facteur déterminant pour l’attractivité des régions résidentielles et touristiques. Lorsque les communes créent, main dans la main avec le corps médical, les conditions structurelles nécessaires – telles que des centres de santé modernes et interprofessionnels –, c’est l’ensemble de la population qui en tire un bénéfice direct.
Par ailleurs, nous devons mettre un terme à la progression sans fin de la bureaucratie et du contrôle obsessionnel qui sévit dans le secteur de la santé ; une des raisons principales de quitter la profession. Nous devons revenir à une véritable culture de la confiance. Dominique Bünzli explique pour le réseau du canton de Neuchâtel que la coordination devient une pratique quotidienne lorsque tous les acteurs se connaissent personnellement. La proximité remplace alors la surveillance bureaucratique et empêche la fragmentation.
Au XXe siècle, Martino Martinoli déployait des méthodes pragmatiques et non conventionnelles avec un minimum de bureaucratie en faveur d’un dévouement sans faille pour les plus vulnérables. Son action nous rappelle sans détour les valeurs fondamentales que nous devons préserver face aux innombrables évolutions technologiques. La médecine ne saurait se résumer à la réglementation, aux indicateurs d’efficacité et aux formulaires. Elle se nourrit des relations humaines, d’une écoute authentique et d’une confiance mutuelle.
Sortons des débats stériles axés sur les coûts et portons notre attention sur le besoin stratégique de relève médicale et sur la création de structures favorables à la vie de famille et à moins de charges administratives, pour redonner de la couleur à la confiance et à la valorisation de celles et ceux qui soignent ; pour nos patientes et nos patients, et pour l’avenir de celles et ceux qui un jour nous remplaceront.